Il y a des jours où j’ai tellement de mal à être, à savoir qui je suis, ou ce que je veux, que je m’abrutis de musique toute la journée, pas pour ne plus penser mais pour me glisser dans les chansons et être ça. Laisser la musique être mes pensées. Devenir juste une mélodie, sans les emmerdes autour.
Il y a des nuits où j’ai du mal à aller me coucher pour ne pas me séparer de la musique. comme si tout d’un coup on allait me retirer mes béquilles, ou m’arracher mon doudou, mon fil conducteur…
Ces jours là, ces nuits là, plus qu’un réconfort, un petit plus ou même une activité découverte la musique c’est un étai…mais un étai qui fait bouger…un exosquelette qui te lache des endorphines. Je laisse la musique me porter.
Elle me connaît, elle saura même exprimer mieux que moi ce que je ressens…(d’autant plus que j’admets que c’est pas ma compétence number one…)
Et c’est pas du blues. C’est souvent même très serein. Et d’ailleurs en musique le blues c’est clairement pas ce que je préfère. A ce stade je pense avoir trouvé la musique que je suis, du moins pour l’instant, et les jours où j’ai la flemme de me mettre en mode humain, ou celles où j’ai perdu le mode d’emploi, je me glisse dans une playlists éclectique et confortable qui va véhiculer mes grosses émotions mieux que mes organes et mes neurones qui pinaillent, s’emballent ou s’enrayent.
D’autant plus que la plupart des morceaux me ramènent à des points précis, parfois à la minute près, avec l’odeur en prime, voire même l’opacité de l’air ou la luminosité du moment… et les sensations qui vont avec et que mon cerveau a choisi de ne pas virer de la gamme. Car il y a inversement des trucs que j’adore et que je ne peux plus écouter tant ils évoquent des instants violents, parfois aussi furtifs qu’un side eye ou un texto, et même si le temps passe, que les choses se réparent, la musique reste associée à l’instant moche. Et si bizarre et injuste que ce soit pour l’artiste, qui n’a rien demandé, c’est ainsi. Et parfois j’en suis désolée… (Adrienne Lenker si tu nous entends, deso, j’aurais du couper le son)
Parfois ce sont des flashs, parfois des moments plus longs, parfois carrément des périodes… plus ou moins avouables… (jouer à wipeout enceinte d’Elliott en écoutant Radiohead en double fond sonore, écouter ElVy sous la pluie à Barcelone en pensant très sérieusement à quitter 23 ans de couple, écouter Tullycraft un soir en allant du Bertom aux Fleurs du Malt, entendre Casper chantonner société tu ne m’auras pas en voiture en 2010, la joue collée à la vitre avec un air ultra sérieux, découvrir la Bo de Juno en allaitant Zoe une nuit d’hiver de 2008, Montréal 2019 à fond sur mon vélo, heureuse et perturbée à la fois, en écoutant Purple Mountains…
Et puis les musiques qui prennent tes tripes et te hurlent qui tu es, elle est vaste cette catégorie… et un peu grunge et Vintage aussi.., Sonic Youth, Dinosaur JR, Nirvana, le Théo Hakola de 1994, de la soul, vic chestnut, L7, Hole, les Violent femmes et les Pixies ou Arno mais ils sont bien trop nombreux… les électrochocs adolescents qui restent avec toi toute la vie… et ceux qui s’y rajoutent et deviennent des refs for Life. (Micah, Adam, Daniel je parle de vous) …
Et puis il y a les trucs qui n’ont jamais pris malgré mes efforts répétés… le vieux rock mainstream, le reggae sauf si c’est celui des Clash, l’électro bruitiste, le rnb (la j’avoue j’ai jamais essayé, la vérité c’est que ça me donne envie de tuer)…
Et la musique comme un voyage, ou plus que ça, comme un génome. Ce dont tu es fait.e mais aussi un moyen de communication, un moyen de comprendre le monde, et de te comprendre toi même… (et de te faire comprendre aux autres, un moyen de transmettre et traduire qui et ce que tu es).
Moi qui ai très longtemps vécu “de loin” pour éviter de ressentir trop fort, l’apprentissage des émotions et du fait de pouvoir les reconnaître est donc venu d’objets inertes plutôt que d’expériences. C’est le contenu d’une médiathèque kaléidoscopique qui m’a tout appris, qui m’a permis de mettre une forme sur des pensées pas claires et des mélodies sur des émotions floues.
Les livres, les skeuds et même les cassettes… audio ou vhs ont fait office de mises en situation abstraites avant d’être en capacité d’apprendre à ressentir par moi même et de savoir parler à mes potes.
Trop frileuse pour la vraie vie je me suis en revanche documentée à outrance, avec un portfolio de situations et d’émotions fictives assez phénoménal en trousse de survie… et toujours un peu plus trash que la réalité, ce qui m’a été assez utile… j’aurais écouté Céline Dion on était mal équipés pour ce que la vie me réservait. (Astuce: Si tu veux vivre dans un livre de la comtesse de Ségur lis d’abord Sade).
Alors voilà aujourd’hui il fait 5 degrés, il pleut mais moi je suis en Californie avec Howe Gelb, je chante mon j’enfoutisme légendaire avec les Black lips, j’assume ma mélancolie adolescente avec Belle and Sebastian, je vais chercher mon stetson avec jonnny Cash et Orville Peck, j’ai la rage romantico-tragique avec Bright Eyes, je rigole avec Pavement, je prends le soleil avec Calexico, je fonds avec Adam Green, je pleure avec Micah P Hinson, je me tape des barres avec Benjamin Dean Wilson, je mélancolise avec Granddaddy, je zone dans le bayou avec Timber Timbre et je mourrai sur scène comme Dalida….Et j’oublie carrément personne même si je cite quasi rien, et que demain ils seront encore plus nombreux… et que ça va, ça vient mais tout le monde reste… et que c’est une grosse partie de ma vie, plus qu’une béquille, un organe vital… mais bienveillant, pas un qui te fait la blague de devenir défaillant. Un organe sur qui tu peux compter quoi,.. la musique c’est mon gars sur.
Bon, c’est pas tout ça j’ai rencard avec Christophe Hondelatte et un couloir à repeindre…