Hanging on

Je me traîne. Ma thyroïde se traîne. Mon corps se traîne. Mon esprit se traîne. Mon moral se traîne. ma tension se traîne, et même mon rythme cardiaque semble vouloir se caler sur celui de Jacques Mayol.

Mais mon cerveau, ce relou, fait de la haute voltige et des figures assez périlleuses. L’Evel Knievel de mon organisme fait des caprices et refuse de s’asseoir, d’aller au lit, de faire un temps calme ou juste de ralentir.

Ce trompe la mort (jusqu’à présent) enchaîne des chorégraphies cérébrales si vertigineuses et improbables qu’on les croirait générées par une IA.

Mais le récepteur des scénarios, celui qui les prend en pleine gueule c’est moi.

Sans casque, sans filet et sans vraies preuves qu’il s’agit d’élucubrations catastrophistes…

La tachypsychie en bareback. Le rodéo des angoissess, l’interville de l’anxiété.

Battle royale dans ma tronche. Et pas moyen d’arrêter le film.

Du coup j’en suis à deux mois et demi en clinique. À attendre que la tempête s’apaise, s’il s’agit bien d’une intempérie passagère et pas du climat désormais définitif de cette region encéphalique sinitree où siège le QG de tout ce que je suis.

Et pendant ce temps là, dehors, la vie se fait sans moi. Entre ce que je rate et ce que je manque à faire j’en arrive parfois à douter du bien fondé de la clinico-incarcération même si, j’avoue, j’ai jamais été aussi “tranquille” en terme de charge mentale. Comme quoi ma théorie de sortir de la vie pour arrêter la souffrance était pas entièrement infondée.

Ici tout ce qu’on attend de moi c’est de réussir à “être”, à ma mesure et sans grandes attentes, et pas de “faire”. Encore moins d’accomplir. Et même si “être” ça fait partie de mes grandes problématiques, se défaire du “faire” c’est déjà bien reposant.

Ce séjour m’a en plus permis de réaliser/confirmer plusieurs choses essentielles.

Que les gens ça me gonfle.

Que je supporte pas que des inconnus me touchent (même si c’est pendant une partie de hand avec des ballons de baudruche ou les enjeux sont, semblerait-il, vitaux)

Que j’ai peu de patience pour le ralentissement.

Que je déteste le temps de latence des interactions moins “rapides”

Que 93% (ou a peu près) des interactions que je ne choisis pas sont très intrusives, y compris celles qui ont une visée positive (compliments, tentatives de conversation…)

Que l’odeur de bouffe de collectivité froide revulse tous mes sens

Que si je ne fais pas minimum 2 trucs en même temps je perds toute concentration

Que je suis accro au fromage (ici visiblement on a droit à des portions taille insectes)

Que mon rapport à la couleur est obsessionnel (jure!)

Que je suis pas paramétree pour la collectivité (mais quelle surprise!)

Que mon corps et moi on se détestera sans doute toujours (avec passion)

Que j’ai besoin de m’épuiser physiquement pour pas imploser

Mais que tout de même on est pas à l’abri de bonnes surprises et qu’il y a des humains chouettes, en civil ou en blouse blanche.

Entre autres…

Mais j’ai aussi découvert que je suis plus docile que ce que je soupçonnais. Je crois que le fait qu’on attende rien de moi outre la politesse de base, une hygiène convenable et un simulacre de contribution à mon rétablissement compense largement ces contraintes qui deviennent vite des rituels sécurisant. J’imagine que cela est d’ailleurs étudié pour.

Retablisseurs c’est un métier!

Bon mais là je repars bientôt chez moi.

Le 24.

Replonger dans le grand bain avec mes palmes en plomb, mon masque plein de buée noire et mon tuba obstrué.

Tic toc tic toc.

Adieu le réveil molecules et verre d’eau (et parfois blagues) par les infirmières, les repas équilibrés à heures fixes et la divine chicorée à volonté… adieu la vue sur les Alpes, la séance de psychiatrie quotidienne et les ateliers créatifs collectifs tragicomiques, adieu la chambre rangée et nettoyée chaque matin (et pas par moi). Adieu l’anonymat, être rien ni personne pour me retrouver un peu.

Adieu au vide qui a bien servi à canaliser le trop plein.

La vue dont je vais devoir me passer

Je pars retrouver tout le contraire.

Mon chaos familier. Mais aussi mes gens. Mes inquiétudes et mon bordel, mes rituels aléatoires et ma routine imprévisible… en espérant que ça me replonge pas dans le même état.

En espérant que me réparer ça ait pas trop endommagé les autres.

En espérant ne pas devoir payer trop cher les conséquences de mon absence.

En espérant vaguement pouvoir poursuivre le rétablissement. Même si cette notion reste abstraite. (Me rétablir de moi même semblant à l’instant T un projet un peu surréaliste et presque un peu grotesque.)

En espérant que cette fois ci j’arrive à me survivre. Ou d’en trouver la force, les capacités ou l’envie (ou les trois, ce serait bien à vrai dire)

En tous cas c’est la, et j’y vais tout droit. on verra quand on y sera.

Bon c’est pas tout ça mais j’ai art thérapie et je voudrais pas passer à côté d’une occasion de peindre à la mousse à raser.

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